Image d'illustration

Ce produit a provoqué, entre le 28 septembre et le 12 octobre, trois intoxications bien distinctes dans le département de l’Ouest. La préfecture en a suspendu l’utilisation jusqu’au 26 octobre.

Elle a commencé par sentir « une odeur de gaz ». Ce mardi 9 octobre, vers 10h20, Monique Terdriau prépare des commandes de plantes vivaces quand un parfum suspect envahit la serre de Kastell, l’une des nombreuses pépinières de Brain-sur-l’Authion (Maine-et-Loire). Très vite, ses yeux la piquent.

« J’avais l’impression d’être gonflée juste sous l’œil et puis j’ai ressenti des picotements dans la gorge », raconte l’ouvrière agricole de 58 ans. A ses côtés, ses huit collègues sont pris des mêmes symptômes. « Ils avaient tous les yeux qui pleuraient, un peu comme après une attaque au gaz lacrymogène », témoigne Katrin Brecheteau, la gérante de l’entreprise, à l’abri dans son bureau au moment des faits.

Alertés par une entreprise voisine, les pompiers sont rapidement sur les lieux. Ce n’est pas du gaz lacrymogène, mais du métam-sodium qui pollue ce matin-là l’air de cette petite commune des bords de Loire. Un maraîcher vient de traiter un champ de la zone horticole avec ce puissant fumigant.

« Les pompiers m’ont expliqué ce que c’était et que ça pouvait être potentiellement cancérigène, poursuit Monique Terdriau. On panique quand même un petit peu, ça fait peur ». Au total, 61 ouvriers agricoles sont intoxiqués. Le plan blanc est déclenché et 17 personnes, dont Monique Terdriau, sont hospitalisées au CHU d’Angers, avant d’en ressortir dans l’après-midi.

Une substance « plus nocive que le glyphosate »

Trois jours plus tard, le métam-sodium refait des siennes à 13 km de là, sur la commune de Mazé-Milon, toujours dans le Maine-et-Loire. Cinq personnes et quatre pompiers sont incommodés par des émanations. Aucune hospitalisation cette fois-ci, mais la préfecture – qui recense officiellement 70 victimes – décide de suspendre temporairement l’utilisation de ce produit phytosanitaire.

Elle révèle au passage que le 28 septembre, le proviseur du lycée de Narcé, situé dans la zone horticole de Brain-sur-l’Authion, a signalé un problème dans l’air. Pour la préfecture, « les modalités techniques d’application du produit ne semblent pas avoir été respectées ». Des manquements qui, « associés à des conditions climatiques exceptionnelles rendant les sols trop secs et trop chauds pour son application sans risques », ont provoqué l’évaporation du gaz dans l’atmosphère, estime la préfecture. Une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet d’Angers.

Une réaction jugée trop tardive et timide par l’association écologique Sauvegarde de l’Anjou. « Cette substance est plus nocive que le glyphosate, qui ne tue que les mauvaises herbes. Le but est de tuer toute vie dans le sol », tonne Florence Denier-Pasquier, vice-présidente de l’association locale et secrétaire nationale de France nature environnement.

Les deux substances posent surtout des problèmes différents. Très répandu et persistant, le glyphosate inquiète à cause de ses effets d’accumulation à long terme. Moins utilisé et peu persistant, le métam-sodium est, lui, immédiatement toxique. « C’est un poison, un couteau suisse pour stériliser le sol. Sur la même molécule, vous avez un tue-vers, un fongicide [contre les champignons], un désherbant et un antiparasitaire, développe Bernard Jégou, chercheur à l’Inserm, directeur de l’Irset (Institut de recherche en santé, environnement et travail) et directeur de la recherche à l’école des hautes études en santé publique. Tout ce qu’il rencontre succombe ».

« Son utilisation dans ces conditions répond à une politique de terre brûlée, pour avoir autant d’efficience que possible. »
Bernard Jégou, chercheur

Cette « terre brûlée » sert principalement à cultiver de la mâche, une salade très présente en Loire-Atlantique, où est achetée près de la moitié des tonnes de produit vendues en France. Elle est de plus en plus cultivée près d’Angers, sur des terres abandonnées par l’horticulture. « Les champs sont désormais nus. La terre est triste pour nous qui étions habitués aux champs de fleurs », regrette Huguette Macé, maire déléguée de Brain-sur-l’Authion. Le métam-sodium, répandu dans le champ une dizaine de jours avant les semis, permet aux producteurs de récolter une mâche débarrassée d’éventuelles herbes, champignons et autres impuretés.

« Ce qui est important, c’est que dans votre barquette de mâche, vous n’ayez que de la mâche, belle et appétente. Et pour cela, il faut une préparation des sols », justifie Antoine Thiberge, directeur de la Fédération des Maraîchers nantais, à laquelle appartient la société Primaloire, mise en cause dans les intoxications de Brain-sur-l’Authion.

Une substance autorisée sous conditions

Autorisée par l’Union européenne jusqu’en 2022 au moins, cette substance n’est utilisée que dans quinze pays, comme l’indique la base de données de l’Université du Hertfordshire (en anglais). En France, on la retrouve dans cinq produits phytosanitaires, approuvés par l’Anses.

La fiche technique de l’un d’eux, disponible sur le site d’une centrale d’achats, permet de se faire une idée de ses effets sur la santé humaine : « nocif en cas d’ingestion » et « par inhalation », « provoque des brûlures de peau et des lésions oculaires graves », « peut provoquer une allergie cutanée », « susceptible de provoquer le cancer », « susceptible de nuire à la fertilité ou au fœtus », « risque présumé d’effets graves pour les organes à la suite d’expositions répétées ou d’une exposition prolongée » et « très toxique pour les organismes aquatiques, entraîne des effets néfastes à long terme ».

Cette autorisation européenne est cependant accordée « sous réserve » de conditions spécifiques, précise le réglement européen. Des précautions qui ne sont pas « traditionnelles » et signalent une « substance sur la sellette », explique un bon connaisseur des questions phytosanitaires. Un rapport remis en décembre 2017 au gouvernement français classe d’ailleurs cette substance parmi « les plus utilisées et identifiées comme les plus préoccupantes », avec le metsulfuron-méthyl et la sulcotrione.

Deux méthodes sont autorisées pour une culture en plein champ : l’injection dans le sol ou l’irrigation au goutte-à-goutte sous « un film plastique étanche ». Des contraintes précisées dans le Maine-et-Loire par un arrêté préfectoral pris en décembre 2017, sur le modèle de celui imaginé en Loire-Atlantique. Chaque applicateur doit se déclarer en préfecture et suivre une formation. Le produit ne peut être utilisé à une distance de moins de 20 mètres des habitations et la mairie doit être avertie.

« Très clairement, il y a eu une faille »

Des conditions qui n’étaient manifestement pas réunies dans les trois cas récents d’intoxications. La mairie n’a pas été prévenue, assure Huguette Macé. « Ils ont prétendu qu’ils l’avaient fait par e-mail ou par courrier, au niveau de la commune, mais on n’a trouvé aucune trace écrite », regrette l’élue. Surtout, le produit n’aurait jamais dû se retrouver dans l’air. « Très clairement, il y a eu une faille dans l’application », reconnaît Antoine Thiberge, le directeur de la Fédération des maraîchers nantais, qui ne veut pas se cacher derrière « l’excuse » de la chaleur inhabituelle des sols.

Il balaye cependant les appels à interdire le produit, lancés par les associations écologistes. « Ce n’est pas parce que vous avez une vis qui s’en va sur une voiture qu’il faut lui interdire de rouler, argumente-t-il. Ce produit, on l’utilise depuis longtemps en Loire-Atlantique, sans véritablement d’incidents ».

Il y a pourtant des précédents notables. Gérard* a appris l’intoxication de Brain-sur-l’Authion par mail. « Mon copain véto m’a envoyé une photo de l’article de Ouest France avec ce commentaire : ‘métam-sodium… ça continue’ », raconte-t-il. Ce pisciculteur du Finistère connaît bien cette substance. « Si vous voulez éliminer un ami, c’est le produit qu’il vous faut », ironise-t-il.

En octobre 2010, en amont de son exploitation, un agriculteur traite sa parcelle avec du Trimaton extra, un produit à base de métam-sodium aujourd’hui interdit. La pluie emporte le poison dans la rivière. « C’est d’une efficacité redoutable. J’ai perdu 140 tonnes de truites en quinze minutes, soit 850 000 euros de dégâts », se souvient Gérard.

« On parle de production raisonnée, respectueuse de l’environnement. S’il y a bien un produit qui ne respecte rien, c’est celui-ci. Normalement, quand vous utilisez un pesticide, vous visez une cible particulière. Là, c’est la kalachnikov, vous détruisez la biologie d’un sol. »
Gérard, pisciculteur du Finistère

Sur 12,8 km, jusqu’à l’estuaire, le cours d’eau se transforme en cimetière de poissons et d’invertébrés aquatiques. Poursuivie par le pisciculteur et l’association Eaux et rivières de Bretagne, l’exploitation agricole sera condamnée en mai 2015 par la cour d’appel de Rennes à 1 500 euros d’amende et 46 000 euros de dommages et intérêts.

Des plaintes et un réexamen de l’Anses

Plus récemment, la presse locale s’était fait l’écho d’une intoxication aux Sorinières (Loire-Atlantique) en 2013. La pompe électrique qui assurait l’arrosage après l’épandage du produit est tombée en panne et six personnes ont été incommodées. « Il ne s’est rien passé de grave », minimise aujourd’hui Dominique Visonneau, le maraîcher impliqué. Le maire de l’époque, Christian Couturier, n’a pas le même souvenir. « Nous avions alerté le procureur, mais faute de plaintes et de faits plus significatifs, il avait classé l’affaire sans suite », témoigne-t-il, avant d’évoquer le cas d’une personne avec un jeune enfant qui aurait eu des soucis de santé. Mais « elle ne souhaitait pas porter plainte ».

Une retenue qui serait répandue, à en croire les associations environnementales. « Cela reste discret parce que les maraîchers sont puissants ici. Tout le monde connaît quelqu’un qui travaille dans le secteur, ils sont dans les conseils municipaux. Je ne vais pas parler d’omerta, mais il y a une certaine discrétion », témoigne Xavier Metay, coordinateur de France nature environnement dans les Pays de la Loire.

Dans le Maine-et-Loire, la donne pourrait bien changer. « Je trouve que ce produit est fort dangereux. Heureusement que ce n’est pas arrivé un mercredi après-midi quand les enfants jouent dans les jardins », alerte la maire déléguée, Huguette Macé, qui attend avec impatience les résultats de l’enquête.

Comme l’association Sauvegarde de l’Anjou, la pépinière Kastell et ses salariés vont porter plainte. « Je le fais parce qu’on ne peut pas laisser ça comme ça. Il faut faire quelque chose », explique Monique Terdriau, l’une des victimes. Surtout, l’Anses a annoncé, mercredi 17 octobre qu’elle réexaminait « l’ensemble des autorisations de mise sur le marché (AMM) des produits à base de métam-sodium » à la lumière des événements du Maine-et-Loire. « En fonction des résultats d’investigation, les AMM ou les conditions d’emploi peuvent être modifiées, voire les AMM retirées », précise-t-elle. Une décision est attendue d’ici fin 2018.

*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé.

Sources : La Vraie Démocratie / France Info

Continuer votre lecture

Suivant ➜

Être certain de voir nos publications


Facebook réduit considérablement la visibilité des pages à ses membres. Si vous souhaitez voir nos publications, rendez vous sur la page Et cliquez sur "Voir en premier"

Commentaires

commentaires